Gabon : Nationalisme Économique ou Suicide Politique ? La Controverse !

par | Sep 29, 2025 | Affaires à Suivre | 0 commentaires

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Au cœur de l’Afrique centrale, le Gabon, sous la direction du gouvernement de transition mené par le président Brice Oligui Nguema, a ravivé une mesure politique explosive : la restriction de nombreux petits métiers et activités du secteur informel aux seuls citoyens gabonais. Cette décision, qui vise officiellement à lutter contre le chômage et à permettre aux Gabonais de se « réapproprier leur économie », a déclenché une vague de débats passionnés, opposant une vision souverainiste à des craintes profondes de déstabilisation diplomatique et économique. En s’attaquant à des communautés étrangères bien implantées, notamment béninoises, sénégalaises et maliennes, le Gabon marche sur une ligne de crête. Est-ce l’aube d’une nouvelle ère de prospérité nationale ou le prélude à une crise auto-infligée ? Cet article se penche sur les multiples facettes d’une politique qui divise, en se basant sur les analyses d’activistes, d’économistes et d’observateurs politiques.

Une Revendication de Souveraineté Économique

Le message porté par les partisans de cette mesure est clair et sans ambiguïté : il est temps que l’économie gabonaise profite d’abord aux Gabonais. Ce sentiment, longtemps présent dans une partie de l’opinion publique, a été ravivé et légitimé par la nouvelle orientation politique. Pour de nombreux activistes, la présence massive d’expatriés ouest-africains dans des secteurs comme le petit commerce, la restauration, la coiffure ou la réparation de téléphones est perçue comme un obstacle à l’épanouissement économique des nationaux. « Nous assumons notre position par rapport au commerce informel, car nous savons bien que depuis un bon bout de temps, nous devons nous réapproprier notre commerce », affirme un intervenant, soulignant une volonté de « faire bouger les lignes ».

Cette perspective s’inscrit dans une logique de défi. L’idée est de mettre les Gabonais « devant le fait accompli » pour prouver leur capacité à prendre en main leur destin économique. Un activiste va jusqu’à proposer une solution radicale : « On va prendre tous ces étrangers, ils vont aller chez eux et on verra si nous, on est paresseux ou on n’est pas paresseux. » Il ajoute : « Nous ne pouvons pas relever le défi s’il y a encore des expatriés dans notre pays. » Cette vision radicale est présentée comme une étape nécessaire, un choc salutaire pour forcer l’autosuffisance.

Le discours est teinté d’un nationalisme décomplexé, où la souveraineté de l’État est l’argument massue. « Chaque État est souverain. Souverain de prendre ses décisions politiques, souverain de prendre ses décisions économiques », martèle un défenseur de la politique gouvernementale. Il rejette toute ingérence ou critique extérieure, les qualifiant de tentatives de déstabilisation et rappelle que le Gabon, comme tout autre pays, a le droit de contrôler sa politique migratoire et son marché du travail. En citant l’exemple de la Guinée Équatoriale qui a expulsé des citoyens camerounais, il suggère que le Gabon fait preuve de retenue et qu’il est en droit d’être encore plus ferme pour restaurer sa « dignité » et son « identité ».

L’Origine Politique : Un Populisme Post-Coup d’État ?

Pour comprendre la soudaineté et la vigueur de cette mesure, il est impossible d’ignorer le contexte politique gabonais. Le gouvernement actuel est issu d’un coup d’État qui a renversé le régime d’Ali Bongo. Selon certains analystes présents dans le débat, cette situation politique est la clé de voûte de la stratégie actuelle. « Le véritable nœud, c’est parce qu’on est allé par un coup d’état », explique un commentateur. « Après le coup d’état, on s’est fait élire dans la précipitation. Et donc, il faut démontrer à ce peuple qu’on est dans une démarche qui lui concède tout le droit. »

Cette politique serait donc une manœuvre populiste, destinée à flatter les « bas instincts » d’une partie de la population et à consolider une légitimité encore fragile. En désignant les étrangers comme la cause des difficultés économiques, le pouvoir détourne l’attention de ses propres défis et des problèmes structurels du pays. C’est une stratégie bien connue, et l’économiste et opposant politique Ondo Ossa la qualifie de « pédégiste patentée », en référence aux anciennes pratiques du Parti Démocratique Gabonais (PDG) d’Omar Bongo. « Dès que ça va mal sur le plan interne, il faut trouver des boucs émissaires.

C’est les Camerounais qui nous volent, c’est les Sénégalais, c’est les Maliens, c’est les Béninois. » Cette rhétorique, selon lui, consiste à « mettre la poudre aux yeux » et à « tromper le peuple » plutôt qu’à analyser et résoudre les véritables problèmes. En agissant ainsi, le gouvernement actuel ne ferait que reproduire les schémas d’un passé qu’il prétend avoir aboli, en utilisant la xénophobie comme un outil de gouvernance pour unifier une base populaire autour d’un ennemi commun.

Une Erreur Diplomatique aux Conséquences Incalculables

Au-delà de la politique intérieure, c’est sur le plan diplomatique que cette mesure est jugée la plus périlleuse. Ondo Ossa la qualifie sans détour d' »erreur diplomatique » majeure. Le Gabon n’est pas une île. Il entretient des relations complexes avec ses voisins et les pays d’origine des communautés visées. En prenant une décision aussi unilatérale et agressive, le Gabon s’expose à des mesures de rétorsion qui pourraient être dévastatrices.

L’argument le plus frappant concerne la situation des étudiants gabonais à l’étranger. « Si vous prenez le Sénégal, le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire, vous regardez tous ces pays et vous voyez le transfert d’étudiants. Il y a plus d’étudiants gabonais au Bénin, au Togo, en Côte d’Ivoire, au Sénégal qu’il n’y en a de ces nationalités chez nous », explique Ondo Ossa. Depuis le déclin du système éducatif gabonais dans les années 90, de nombreuses familles de la classe moyenne, n’ayant pas les moyens d’envoyer leurs enfants en Occident, ont choisi ces pays africains pour leur formation. « Si un seul instant, sur le plan diplomatique, ces pays-là prenaient des mesures de représailles, est-ce que le Gabon est capable d’absorber ses étudiants ? Ce n’est pas possible », avertit-il.

Le gouvernement béninois a d’ailleurs déjà réagi en annonçant l’envoi d’une délégation politico-administrative au Gabon pour « évaluer la situation », signe que la tension est prise très au sérieux. Cette politique crée une situation paradoxale où des activistes gabonais, parfois installés eux-mêmes en diaspora en France ou en Belgique où « l’économie est ouverte », soutiennent une politique de fermeture chez eux, ignorant le principe de réciprocité qui régit les relations internationales. En s’engageant dans cette voie, le Gabon risque de s’isoler et de fragiliser ses propres ressortissants à l’étranger, sacrifiant des décennies de coopération sur l’autel d’un gain politique à court terme.

La Faillite Économique Annoncée d’une « Très Mauvaise Mesure »

C’est sur le terrain économique que la critique se fait la plus virulente. Pour le professeur Ondo Ossa, cette décision n’est pas seulement démagogique, elle est « une fausse mesure économique » basée sur une incompréhension totale des mécanismes économiques fondamentaux. Il déconstruit méthodiquement l’argumentaire du gouvernement.

Premièrement, la mesure ignore la nature même de la production nationale. Le Produit Intérieur Brut (PIB) est la somme des valeurs ajoutées produites par toutes les « unités de production résidentes » sur le territoire, quelle que soit leur nationalité. « Le critère de nationalité n’existe pas sur le plan économique », rappelle l’économiste. Un chef d’État a donc l’obligation de protéger toutes les communautés qui contribuent à l’économie de son pays.

Deuxièmement, la politique prétend lutter contre le chômage sans même en diagnostiquer la nature. S’agit-il d’un chômage structurel, conjoncturel, frictionnel ? Est-il volontaire ou involontaire ? Le marché du travail gabonais est segmenté. Un chômeur du secteur pétrolier à Port-Gentil, habitué à des salaires élevés, ne deviendra pas vendeur au marché ou vulcanisateur. « C’est une incohérence », lance Ondo Ossa. Le chômeur de Port-Gentil attend que l’État attire de nouvelles sociétés pétrolières, pas qu’on lui dise d’aller remplacer une commerçante béninoise. La mentalité issue de la rente pétrolière a façonné les aspirations professionnelles des Gabonais, qui, pour beaucoup, visent des emplois dans des bureaux plutôt que dans le secteur informel, jugé précaire et peu valorisant.

Troisièmement, et c’est peut-être le point le plus crucial, la mesure aura un effet inflationniste direct sur les consommateurs gabonais. En chassant les commerçants étrangers, « l’offre de service baisse ». Et lorsque l’offre baisse face à une demande constante, les prix augmentent. « Qui pénalisez-vous à la fin ? Mais c’est les Gabonais ! », s’exclame l’économiste. Le secteur informel, dominé par ces étrangers, est vital. On parle de près de 200 000 personnes, générant un chiffre d’affaires estimé entre 400 et 500 milliards de francs CFA. Ces personnes consomment, paient des loyers, participent à la vie sociale et économique. Les priver de leur gagne-pain, c’est non seulement créer une crise sociale, mais aussi contracter la consommation intérieure et affaiblir l’ensemble du tissu économique.

Les Leçons Oubliées de l’Histoire : Le Spectre de la « Zaïrianisation »

Ceux qui analysent la situation avec un recul historique ne peuvent s’empêcher de faire un parallèle funeste avec une autre expérience africaine : la « zaïrianisation ». En 1974, le président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, a lancé une politique radicale de nationalisation, spoliant les étrangers (Portugais, Grecs, Pakistanais…) de leurs commerces, fermes et entreprises pour les remettre à des nationaux. Le résultat fut un désastre absolu. Les nouveaux propriétaires, souvent proches du pouvoir et sans aucune compétence en gestion, ont pillé les actifs et laissé péricliter les entreprises. L’économie du Zaïre (aujourd’hui la République Démocratique du Congo) s’est littéralement effondrée et ne s’en est jamais complètement remise.

Cette politique gabonaise semble ignorer cette leçon tragique. On ne remplace pas du jour au lendemain une expertise et des réseaux d’approvisionnement construits sur des décennies. Vendre sur un marché comme Mont-Bouët ou réparer un téléphone nécessite une technicité, une gestion des stocks, des relations avec les fournisseurs. Comme le souligne un intervenant, « ça ne se fait pas par des décrets, par des conseils des ministres, ça se fait par la pédagogie, par la formation, par l’expertise ». Or, rien n’indique que l’État gabonais ait mis en place un programme de formation massif pour permettre aux Gabonais de reprendre efficacement ces activités. En mettant « la charrue avant les bœufs », le gouvernement risque de créer un vide que les nationaux ne pourront pas combler, entraînant une dégradation de la qualité des services et une hausse des coûts pour tous.

Conclusion : Un Pari Dangereux pour l’Avenir du Gabon

La décision du Gabon de réserver certains métiers aux nationaux est une politique à très hauts risques. Si elle répond à une demande populiste de souveraineté et de préférence nationale, elle semble faire fi des réalités économiques, des équilibres diplomatiques et des leçons de l’histoire. Les arguments des défenseurs de la mesure, basés sur l’émotion et un sentiment de dépossession, se heurtent à l’analyse froide des économistes qui prédisent un appauvrissement généralisé, une inflation galopante et un isolement international.

En cherchant à résoudre le problème du chômage par l’exclusion, le gouvernement gabonais s’attaque aux symptômes plutôt qu’aux causes profondes : un système éducatif défaillant, une économie trop dépendante de la rente pétrolière et une incapacité à créer des emplois formels attractifs. Le véritable défi pour le Gabon n’est pas d’expulser des commerçants ouest-africains, mais de bâtir un modèle économique diversifié et inclusif. En choisissant la voie de la division et du nationalisme économique, le Gabon prend le pari dangereux de sacrifier sa stabilité et sa prospérité future pour un gain politique illusoire et éphémère. Le pays se trouve à la croisée des chemins, et la route qu’il a choisie semble mener davantage vers le chaos que vers la terre promise.


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