Depuis les premiers jours de juin, un drame humain se joue à Libreville, loin des discours policés sur la restauration des institutions et la marche vers le bonheur. Dans les quartiers populaires de Plaine Orety, derrière le faste de l’Assemblée nationale, ou encore aux abords des ambassades de Chine et de Russie, le bruit assourdissant des engins du génie militaire a remplacé le tumulte de la vie quotidienne.
Des centaines de familles, jetées à la rue sans ménagement, voient les murs de leurs maisons s’effondrer, emportant avec eux des décennies de souvenirs, de sacrifices et de labeur. La justification officielle ? Un vaste projet d’aménagement urbain, brandi comme un étendard de « l’intérêt public ». Pourtant, derrière cette façade de modernité et de progrès se cache une réalité sordide : une opération menée avec une brutalité indigne, un mépris flagrant des droits humains et un silence complice assourdissant de ceux qui, hier encore, se posaient en chantres du changement.
Les images qui nous parviennent sont insoutenables. Elles montrent des pères de famille en larmes devant les décombres de leur foyer, des mères désemparées cherchant à consoler des enfants assis sur des gravats, leur regard perdu dans le vide. Elles montrent des personnes âgées, privées du toit qu’elles avaient mis une vie entière à bâtir, subitement transformées en sans-abri. Cette tragédie, orchestrée par l’État lui-même, n’est pas seulement une crise du logement ; c’est le symptôme d’une fracture morale profonde au sein d’une nation qui prétend se reconstruire.
Le bulldozer de l’État contre la dignité des citoyens
Ce qui frappe d’abord dans ces opérations de « casses », c’est la violence de la méthode. En agissant avec une telle précipitation et une telle force, le gouvernement de la Transition envoie un signal terrible : celui d’un pouvoir qui place la force au-dessus du droit, et l’aménagement du territoire au-dessus de la vie de ses citoyens les plus modestes. De nombreux témoignages de riverains concordent : aucun préavis sérieux n’a été respecté, aucune concertation n’a été menée. Les familles ont été mises devant le fait accompli, sommées de quitter les lieux dans l’urgence, sans qu’aucune solution de relogement pérenne ne leur soit proposée.
Cette façon de faire est d’autant plus révoltante qu’elle piétine ouvertement la loi fondamentale du pays. La Constitution gabonaise, en son article 20, est pourtant claire : elle garantit à chaque citoyen le droit à un relogement décent en cas d’expropriation pour cause d’utilité publique. Ce droit fondamental semble avoir été délibérément ignoré, bafoué sans vergogne, dans un silence gouvernemental qui confine à l’aveu de culpabilité.
En pleine période d’examens nationaux, alors que des milliers de jeunes jouent une partie de leur avenir au BEPC et au baccalauréat, l’État choisit de plonger des élèves dans une précarité extrême, les arrachant à leur environnement d’étude et de stabilité. Comment un pays peut-il prétendre préparer sa jeunesse à bâtir le Gabon de demain tout en détruisant son présent et en sapant son droit le plus essentiel à l’éducation dans des conditions sereines ? Ce traitement brutal et indigne révèle un mépris profond pour les plus vulnérables et interroge sur la nature même d’un État qui se veut protecteur de tous ses enfants.
Un silence assourdissant : la faillite morale de la société civile
Si la violence de l’État est choquante, le silence qui l’entoure l’est tout autant, sinon plus. Face à cette violation massive des droits humains, on aurait pu s’attendre à une levée de boucliers, à une mobilisation massive des organisations censées défendre les sans-voix. Or, c’est le vide. Le silence glaçant de la société civile gabonaise est sans doute l’aspect le plus troublant de cette crise. Où sont passées les centaines d’associations qui prétendent œuvrer pour l’intérêt général, les droits de l’Homme, la démocratie et la bonne gouvernance ?
Ce mutisme est d’autant plus incompréhensible qu’il contraste radicalement avec l’effervescence observée il y a quelques mois à peine. Lors de la dernière campagne présidentielle et au début de la Transition menée par le Général Brice Oligui Nguema, près de 1200 structures de la société civile s’étaient mobilisées avec un zèle remarquable, occupant l’espace médiatique, organisant des conférences de presse et multipliant les déclarations de soutien au nouveau pouvoir. Cette hyperactivité soudainement suivie d’une apathie totale face au sort de centaines de familles déguerpies révèle un double standard flagrant.
Comment peut-on se prétendre « acteur de la citoyenneté » ou « gardien de la démocratie » et rester inerte face à une telle injustice sociale ? La société civile gabonaise semble avoir troqué son rôle essentiel de contre-pouvoir contre celui de simple figurant politique, plus soucieux de plaire au prince que de défendre le peuple. Ce silence n’est pas neutre ; il est une forme de complicité passive. En choisissant de se taire, ces organisations cautionnent les actions du gouvernement et abandonnent les populations au moment où elles sont le plus vulnérables. Cette démission morale pose une question fondamentale : la société civile gabonaise est-elle encore une force indépendante et engagée, ou est-elle devenue une chambre d’écho du pouvoir en place ?
L’urbanisme sans humanité : un héritage toxique du régime déchu
Nul ne conteste la nécessité d’aménager et de moderniser Libreville. La capitale gabonaise souffre de nombreux maux liés à une urbanisation anarchique et à un manque d’infrastructures. Cependant, un projet de développement urbain, aussi ambitieux soit-il, ne peut justifier le recours à la barbarie. Une telle entreprise doit être menée avec humanité, respect des droits fondamentaux, dialogue et dignité. En agissant sans transparence, sans communication préalable, et surtout sans offrir de solutions de relogement ou d’indemnisation justes et préalables à de nombreuses familles, le gouvernement fait preuve d’un autoritarisme déplacé.
Pire encore, cette méthode rappelle dangereusement les pires heures du régime déchu d’Ali Bongo Ondimba, une gouvernance déconnectée de son peuple, où les projets de prestige primaient sur le bien-être des populations. Le coup d’État du 30 août 2023 avait suscité un immense espoir de changement, la promesse d’une gouvernance plus juste, plus inclusive et plus proche des citoyens. Les scènes de Plaine Orety viennent cruellement doucher cet espoir. Elles donnent l’impression que si les hommes ont changé à la tête de l’État, les méthodes, elles, conservent les assuétudes d’un système que l’on croyait révolu. La « Restauration » ne peut se faire en détruisant la vie des plus humbles.
Plus que jamais, il est urgent que la société civile se ressaisisse, qu’elle retrouve sa voix, son courage et son indépendance. Sa mission n’est pas d’accompagner le pouvoir, mais de le contrôler et de le rappeler à ses devoirs, surtout lorsqu’il s’écarte des principes de justice sociale. Défendre les sans-voix n’est pas un luxe à réserver aux périodes électorales ; c’est une mission fondamentale et permanente, le socle de toute démocratie vivante. Le Gabon ne pourra se reconstruire durablement et panser ses plaies que si la dignité humaine et la justice sociale deviennent les piliers de chaque action publique. Ce qui se joue aujourd’hui dans les quartiers meurtris de Libreville est bien plus qu’un projet de voirie : c’est le test moral d’une Nation qui doit prouver qu’elle a véritablement tourné la page de ses vieux démons.




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