Dans un contexte géopolitique africain en pleine mutation, la relation entre la France et le Gabon connaît une transformation profonde. Alors que le général Brice Clotaire Oligui Nguema consolidait son pouvoir par une élection massivement remportée le 12 avril, près de 19 mois après avoir pris les rênes du pays par un coup d’État en août 2023, la présence militaire française historique poursuivait son retrait progressif mais significatif. Ce désengagement, loin d’être une rupture, marque le début d’une nouvelle ère de coopération, symbolisée par la métamorphose du camp de Gaulle à Libreville et la redéfinition des partenariats de défense. Le Redéploiement Stratégique Français.
La Fin d’une Ère : Le 6e BIMa et la Transformation du Camp de Gaulle
Pendant près d’un demi-siècle, le 6e bataillon d’infanterie de marine (6e BIMa) a été un pilier de la présence militaire française au Gabon, installé au cœur de la capitale, Libreville, depuis 1975. Son histoire est intimement liée à celle de la relation post-coloniale franco-gabonaise, servant de point d’appui stratégique et de centre de coopération militaire. Cependant, l’été 2024 a marqué un tournant symbolique majeur : l’emblématique inscription « 6e BIMa » a été retirée des façades du camp de Gaulle. Elle a été remplacée par une désignation plus sobre et tournée vers l’avenir : « Académie militaire ».
Ce changement sémantique n’est pas anodin. Il acte la fin d’une présence combattante permanente et le début d’une nouvelle vocation pour cette emprise militaire historique, qui pourrait elle-même être rebaptisée prochainement, effaçant une autre référence à une figure française. Le camp se transforme en un pôle d’entraînement et de formation, conçu pour être partagé et cogéré par les forces armées françaises et gabonaises.
Cette transformation s’accompagne d’une réduction drastique des effectifs français. Des 1 200 soldats présents il y a une décennie, puis 380 en 2023, il n’en restera qu’une centaine au 1er juillet 2025. Cette diminution spectaculaire illustre le changement de paradigme de la présence militaire française non seulement au Gabon, mais sur l’ensemble du continent africain. Le camp de Gaulle nouvelle formule vise à incarner un modèle de coopération axé sur le renforcement des capacités locales et le partage d’expertise, plutôt que sur une présence autonome.
Une Nouvelle Stratégie Française en Afrique : Réduction et Coopération Accrue
Ce redéploiement au Gabon n’est pas un événement isolé, mais la concrétisation d’une réorientation stratégique plus large de la politique africaine de la France, initiée par Emmanuel Macron dès son premier mandat en 2017. Conscient des critiques croissantes contre la présence militaire française, souvent perçue comme une survivance de la Françafrique, et face à l’évolution des menaces et des aspirations des partenaires africains, le président français a souhaité redéfinir les contours de cet engagement.
La mission confiée à Jean-Marie Bockel visait justement à sonder les partenaires africains et à proposer un nouveau cadre, fondé sur le respect de leur souveraineté et des besoins mutuellement définis. Le rapport de l’envoyé spécial, officiellement dévoilé en novembre 2024, a préconisé une réduction visible des effectifs militaires permanents et une intensification de la coopération dans des domaines précis : formation, renseignement, équipement, et appui logistique, adaptés aux demandes spécifiques des pays hôtes.
Cette révision stratégique a coïncidé, et a souvent été accélérée, par une vague de changements politiques et de pressions de la part de nouvelles autorités dans plusieurs pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest. Les retraits successifs du Mali (2022), du Burkina Faso (2023), du Niger (2023), et plus récemment du Tchad (fin 2024), souvent sous la contrainte de juntes militaires hostiles à la présence française, ont drastiquement réduit le maillage militaire de la France. En parallèle, des processus négociés ont eu lieu, comme la rétrocession de la base en Côte d’Ivoire aux autorités ivoiriennes en février 2024, ou les discussions en cours avec le nouveau gouvernement sénégalais pour un départ des troupes françaises de Dakar.
De fait, à l’horizon fin 2025, le dispositif militaire français permanent en Afrique sera concentré sur deux pôles principaux : la base stratégique de Djibouti, gardienne du détroit de Bab el-Mandeb, et le camp transformé de Libreville au Gabon, devenant ainsi un symbole de cette nouvelle approche partenariale.
Le Partenariat Franco-Gabonais : Une Coopération Renforcée Malgré le Contexte Politique
Il est notable que, dans ce contexte général de retrait et de tensions, le partenariat de défense franco-gabonais ait non seulement été maintenu mais aussi activement renouvelé. Après avoir pris le pouvoir par un coup d’État en août 2023, mettant fin à plus de cinquante ans de règne de la famille Bongo, le général Oligui Nguema a fait le choix de renouveler l’accord de défense avec la France pour une durée de deux ans. Son élection récente semble confirmer cette orientation.
Cette continuité s’explique par une combinaison de facteurs : des liens historiques profonds, une interdépendance sécuritaire perçue, et la volonté des nouvelles autorités gabonaises de diversifier leurs partenariats sans pour autant rompre avec un allié traditionnel. Pour la France, maintenir une coopération étroite avec le Gabon offre un point d’ancrage dans une région stratégique et permet de tester son nouveau modèle de partenariat.
L’illustration la plus concrète de cette coopération renouvelée est le cofinancement et la cogestion de l’École d’administration des forces de défense de Libreville (EAFDL). Cette institution, créée en 2022 et installée physiquement au sein du camp de Gaulle depuis l’été 2024, prend en quelque sorte le relais de l’école de maintien de la paix de Koulikoro au Mali, fermée suite au départ des troupes françaises. L’EAFDL a une vocation régionale claire : former des cadres militaires à l’administration et à la gestion des ressources, compétences cruciales pour la professionnalisation des armées africaines. Accessible sur concours à tous les ressortissants des pays africains francophones, elle est un exemple du nouveau type de coopération : majoritairement encadrée par des instructeurs gabonais, elle bénéficie de l’appui de coopérants militaires français et d’experts venus ponctuellement de France, dans une logique de transfert de compétences et de partage d’expertise.
Gabon : Vers un Pôle de Formation Régional et un Soft Power Accru
L’ambition affichée par les autorités gabonaises dépasse la simple formation administrative. Le site de l’EAFDL est destiné à accueillir prochainement une académie dédiée à la protection de l’environnement et des ressources naturelles. Ce projet s’inscrit parfaitement dans la stratégie du Gabon, pays recouvert à près de 88% par la forêt équatoriale et acteur clé dans la lutte contre le changement climatique et la préservation de la biodiversité. En développant une expertise reconnue dans ce domaine, Libreville aspire à devenir un centre d’excellence régional.
Ces structures de formation, qualifiées de « pôle de formation sous-régional » par le Gabon, visent à renforcer l’influence et le soft power du pays sur le continent. En attirant des stagiaires de toute l’Afrique francophone, le Gabon se positionne comme un acteur de la coopération Sud-Sud, tout en bénéficiant de l’appui technique et financier français.
Pour Paris, cette nouvelle formule de partenariat présente également des avantages significatifs. En se positionnant comme un facilitateur et un soutien plutôt qu’une force d’occupation ou d’intervention directe, la France espère désamorcer les critiques récurrentes d’ingérence et de néocolonialisme qui ont empoisonné ses relations avec plusieurs pays africains. Ce modèle de coopération, se voulant plus équilibré et respectueux des souverainetés, est présenté comme une réponse aux aspirations africaines contemporaines.
Les Liens Historiques et Diplomatiques : Naviguer la Transition avec Pragmatisme
La résilience de la coopération franco-gabonaise tient aussi à la force des liens historiques et personnels, ainsi qu’à une gestion diplomatique pragmatique de la transition politique au Gabon. Si Paris a, dans un premier temps, condamné le coup d’État d’août 2023 qui a renversé Ali Bongo, fidèle allié de la France, l’Élysée a rapidement opéré un rapprochement avec la junte dirigée par le général Oligui Nguema. Cette évolution s’explique par la nécessité de préserver la stabilité régionale, de maintenir un canal de dialogue ouvert et de protéger les intérêts français, même si ceux-ci sont jugés « peu significatifs » sur le plan économique direct dans ce pays de 2,4 millions d’habitants.
De nombreux contacts informels ont eu lieu, témoignant d’une volonté mutuelle de poursuivre la relation. Le général Oligui Nguema consulte régulièrement l’ambassadeur de France à Libreville, signe que Paris reste un interlocuteur écouté au sommet de l’État gabonais. La reconnaissance rapide de son élection par Emmanuel Macron, via un appel téléphonique de félicitations, a scellé cette normalisation. L’entourage du président gabonais espère désormais une visite officielle du président français, qui viendrait parachever la légitimation internationale du nouveau régime et réaffirmer la solidité du partenariat bilatéral.
Conclusion : Un Avenir en Co-construction
Le désengagement militaire français au Gabon n’est donc pas une rupture, mais une profonde reconfiguration stratégique. Il marque la fin d’un modèle de présence militaire directe hérité du passé et l’avènement d’une approche axée sur la coopération, la formation et le partenariat, se voulant plus égalitaire et adaptée aux réalités du XXIe siècle africain. Pour la France, il s’agit de maintenir une influence et des capacités d’action par d’autres moyens, tout en répondant aux critiques et aux nouvelles attentes. Pour le Gabon, c’est l’opportunité de renforcer ses capacités propres, d’accroître son rayonnement régional et de redéfinir sa relation avec son partenaire historique sur des bases nouvelles. L’avenir de la relation franco-gabonaise se dessine désormais sous le signe de la co-construction, dans un environnement régional et international complexe et en constante évolution.




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